dimanche, mai 18, 2008

LE MAGAZINE LITTÉRAIRE, N° 475, MAI 2008, p. 49

"Tout bon entendeur doit y trouver salut et s'y retrouver, non sali.» Nous voilà prévenus dès la note en liminaire proposant cette belle formule admirablement cadencée. Le Criticon relève de cette catégorie assez bien fournie de livres dont on parle d'autant plus qu'on ne les a guère lus. Sa publication s'est échelonnée de 1651 à 1657. Le premier mérite de cette édition est de rappeler que Gracián n'est pas que l'auteur de L'Homme de cour. Sa fortune avait fait de cet homme de l'art avant tout celui des traités et codes de la vie en société.« Fauteur de trouble et croix de ses supérieurs », trancheront-ils. Il est bien le plus indiscipliné des Jésuites. Baltasar Gracián y Morales (1601-1658), alias García de Marlones, alias père Lorenzo Gracián, s'est passé de l'autorisation de la Compagnie pour publier ses textes. Qu'est-ce que le Criticon? Comme son nom l'indique, la somme des critiques de son temps. La charge se veut implacable. Les fausses valeurs d'un siècle analysé dans tous ses états y sont passées au hachoir. La verve de Gracián trouve la note juste pour s'accorder avec sa liberté d'esprit. Techniquement, l'œuvre se présente sous la forme d'un genre hybride empruntant leurs meilleurs procédés au roman philosophique, à la parodie, la satire, l'épopée, l'allégorie, l'utopie, l'uchronie et au picaresque. Elle se divise en quatre saisons correspondant aux quatre âges de la vie, et se subdivise en chapitres nommés« Crise ». On suit les aventures de Critile, pygmalion de l'enfant sauvage Andrénio rencontré sur l'île où il a échoué. Rentrés en Espagne, ils repartent sur les routes d'Europe à la recherche de la Félicité, épouse secrète de l'un et mère de l'autre.
Davantage qu'une préface, la cinquantaine de pages que Benito Pelegrín signe en avant-texte constitue un véritable essai; il doit sa densité et son acuité au long et intime commerce que le traducteur entretient avec cette œuvre. Il nous invite à voir en lui« l'un des plus grands praticiens et le premier théoricien de ce que nous appelons aujourd'hui la littérature baroque ». Le Verbe étant l'objet de toutes les passions de Gracián, professeur des Écritures religieuses, Pelegrín est des mieux placés pour se pencher sur « l'orfèvrerie de cette écriture ». Il convient tout de même de signaler qu'il est préférable d'être équipé avant de se lancer dans l'ascension du Criticon par la face nord, même si le texte a« l'élégance démocratique d'offrir, en ses complexes jeux, divers niveaux d'entrée », manière de reconnaître qu'il est tout de même bourré d'allusions mythologiques, littéraires et historiques dont les clins d'œil ne seront pas perçus par tous. Impossible de ne pas songer à Gulliver et à Candide pour certains caractères, autant qu'à l'Ulysse de Joyce pour l'imagination langagière et au Quijote pour le rythme. C'est dire le niveau où il se situe. On y entrevoit même le rêve délicieux d'un livre si court qu'on le saurait par cceur, ou si long qu'on ne cesserait jamais de le lire. Borges en eût fait son miel.

PIERRE ASSOULINE (ARTICLE REPRIS DANS SON BLOG LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES)

Quelques commentaires adressés au blog de Pierre Assouline :

j’ajoute: très belle édition, belle couverture sobre.
 La préface est absolument remarquable, comme vous le signalez, Passou.
 Suit également une bibliographie sur Gracian. Le Criticon va beaucoup plus loin selon moi que “l’homme de Cour” car il évoque un monde, un cheminement, tandis que “l’homme de Cour” est un témoignage parmi d’autres de la belle tenue (physique, morale, vertueuse et valeureuse) de l’homme de bien à la Renaissance.
Un plaisir de lecture.
 Gracian, ce Jésuite qui use à l’envi de son libre-arbitre, en bon disciple d’Ignace de Loyola, quitte à agacer la pensée des Pères. Un de ces Jésuites éclairés (avant que l’expression n’existe), élégant, pensant le monde et le décryptant. Un politique également. Un vrai humaniste de ce premier XVIIè siècle.

tout à fait d’accord. de plus les livres de Gracian illustrent à la fois ce que peut être une “écriture entre les lignes” bourrée d’allusions cryptiques, lisibles de seuls connaisseurs, contrairement à la fausse transparence moderne, et d’autre part ce que sont véritablement les livres-manuels, qui invitent à des pratiques de vie, alors que pulluleront plus tard les livres-traités, qui informent sur des théories. C’est bien là tout le sens de l’humanisme, qui force, à travers le lecture, à un travail d’amendement de soi, et un travail d’écoute attentive (voire de décryptage) de l’autre. .

” Tout bon entendeur doit y trouver salut et s’y retrouver, non sali . ”
Ce devrait écrit au dessus de la porte d’entrée de ce blog.

“On y entrevoit même le rêve délicieux d’un livre si court qu’on le saurait par cœur, ou si long qu’on ne cesserait jamais de le lire. Borges en eût fait son miel. ”
Vous avez gagné: j’irai à Aix demain. Dans mon village à part la crème solaire on trouve pas grand chose d’autre sur les rayons.

Cette sorte de théorie ou “formation” de l’Homme universel chez Grácian serait à comparer avec la Bildung en Allemagne, qui trouve son origine dans le piétisme et chez Karl Philipp Moritz et son esthétique, notamment Sur l’imitation formatrice du beau (1788), qui est comme le fondement de l’esthétique romantique allemande. Màc nous avait d’ailleurs parlé de Moritz ; c’est Todorov qui l’avait remis au goût du jour dans Les Théories du symbole, 1977.

Ces problèmes de la fondation de la communauté politique, qui remonte à la scolastique chez Thomas d’Aquin, ont fait l’objet d’une réflexion toute moderne chez Jean-Luc Nancy, La communauté désoeuvrée, Christian Bourgois, et le livre de Maurice Blanchot qui en est un commentaire : La communauté inavouable, Editions de Minuit, 1983. Des oeuvres-clés pour qui veut comprendre notre époque !

MàC, entre autres qui veulent bien lire:
 Gracian, c’est ce que les Jesuites savent produire de mieux; un esprit cultivé qui n’a pas peur des mots et sait “réutiliser” la sagesse antique. La distance, un certain stoïcisme, la conviction que la raison peut sauver l’homme de ses pulsions, et que les “hérétiques” ne sont pas à brûler… qu’ils sont à écouter et à entendre.
Gracian, MàC, Monsieur Onfray en parle dans son bouquin “Eloge du condottiere” -inutile de le lire, c’est juste pour le signaler.
Gracian m’évoque le portrait du Titien, “l’homme au gant”.
Gracian, c’est un Rabelais qui ne serait pas truculent (donc pas Rabelais, on est d’accord), mais qui oserait des pensées de ce genre alliant des réflexions très “modernes” et des références antiques.
Gracian, c’est un peu Spinoza, aussi. Cette voix qui vous rappelle que l’espèce, la nature en vous et moi est ce qui vous motive aux pires outrances tandis que le sujet reflexif que vous pouvez être ou devenir par la réflexion et l’étude vous conduit à la tolérance, au respect de vous même et d’autrui.
Et c’est en plus une incroyable imagination.

C’est pourquoi aussi il n’y a pas de nature humaine mais seulement des masques, des apparences sans réalité, sans visage. Réflexion qui mènera Pascal très loin, comme on sait, jusqu’à s’appuyer sur une telle vision pour réinventer l’art apologétique. Grand moment de la pensée occidentale en tout cas que la pensée de Gracián qui, par bien des côtés, rejoint la pensée de Levinas !

Mais vous avez raison, jibé, de rapprocher Gracián de Spinoza. Car ce qui se trouve au coeur de la pensée de Gracián, comme de celle de Montaigne, c’est précisément la même question qui hante ses contemporains : quelle est la forme de vie propre à l’homme (d’où toute la réflexion de Montaigne sur les animaux, de même chez Descartes et plus tard La Mettrie qui n’y verra aucune différence et en fera des automates) dans un monde désormais régi par les mutations, les changements, les transformations, les innovations et les crises. Spinoza, dans son Ethique pourra ainsi dire : “chaque chose, autant qu’il lui appartient, s’efforce (conatur) de persévérer dans son être” ; et de même Hobbes, dans le Leviathan, écrira : “la vie en elle-même n’est riend ‘autre que mouvement (Motion).” C’est là le présupposé au coeur de la pensée philosophique du XVIIè siècle : la vie n’est que mouvement, effort, changement de forme, métamorphose. Tout le théâtre de Shakespeare en est une illustration. Le monde n’est plus un univers clos, défini, achevé comme pouvait se le représenter le Moyen-Âge, dans ses limites physiques et ontologiques, mais, au contraire, un flux ininterrompu de productions, un réseau infini de modifications et de créations ; et l’homme, à son tour, est une forme-de-vie qui participe entièrement de cette production, une forme-de-vie sans cesse recrée et sans cesse modifiée. Et c’est dans ce contexte ontologique que se pose la question éthique au XVIIè siècle : quel est l’agir qui correspond à un être en éternel mouvement ? Comment l’homme, forme en mouvement dans le mouvement général, peut-il penser, intervenir, faire, être affecté, vivre, dans un monde sans limites où il n’a que des masques sans jamais pouvoir rencontrer de visage (problème on ne peut plus levinassien) ? En d’autres termes : peut-il y avoir une éthique du conatus ? Gracián nous propose une réponse possible. Pascal en aura une autre. Et encore une autre en avait eu Montaigne. A partir des mêmes prémisses.

Les deux principaux thèmes et concepts - l’apparence et l’occasion - de la pensée de Gracián sont directement tirés des thèmes des Sophistes grecs : le phénomène (ϕαινομένον, du verbe ϕαίνω : faire apparaître, faire briller, montrer) et le moment opportun (καίρος : le hasard). La pensée de Machiavel s’en inspire tout également.
C’est à partir de là que Grácian forge ses concepts d’ingenio (esprit), de prudencia (prudence) et d’agudeza (pointe de l’esprit) : le Héros gracianesque doit savoir utiliser, selon l’opportunité que lui offre le hasard, son esprit (ingenio) avec la prudence (prudencia), le jugement avec l’agudeza, agir en dissimulateur en maîtrisant ses passions, saisir le sens des événements et agir en conséquence sans montrer la nature de ses affects. Moins l’autre en sait sur vous, mieux ça vaut pour bien agir. Il a d’ailleurs consacré lui même un livre à la pointe de l’esprit, l’agudeza, Agudeza y arte del ingenio, 1647, traduit et publié au Seuil par le même éditeur, Benito Pelegrín, 1983, sous le titre Art et figure de l’esprit. C’est tout l’art de la poésie et de la littérature baroque espagnole mais aussi européenne.

En effet, Darach, vous avez tout à fait raison de rapprocher Grácian de Jankélévitch, qui avait tenait la philosophie espagnole en plus haute estime. Il a souvent parlé en effet de Grácian et des autres penseurs de son époque qu’il trouvait bien plus intéressants et originaux que Hegel, Heidegger… Je suis aussi tout à fait de son avis.
Il y aurait aussi un autre chaînon manquant, ce serait Nietzsche, qui était lui aussi un grand lecteur de Grácian. Cette période de la pensée occidentale qui va grosso modo de 1550 à 1670 est une période d’une grande liberté d’esprit entre deux métaphysiques infernales : celle d’Aristote qui s’effondre au début du 17è siècle, reprise et réinventée par les dames et l’art de la conversation qui la transforme entièrement, et celle de Descartes, qui est une reprise en mains sévère qui bouche encore notre horizon. Mais avec Grácian, Machiavel, Pascal, La Boétie, Montaigne, on respire le grand air du large. Et ça fait du bien.

Ce que dit quelqu’un comme Grácian, c’est qu’il y a des folies propres à un individu comme Don Quichotte et des folies plus intéressantes parce qu’elles sont partagées par plusieurs personnes, voire par toute une société. Et c’est là où l’Homme universel est maître dans l’art de la domination. Il ne cherche absolument pas à fonder sa folie sur quelque raison que ce soit, puisqu’il sait que ce fondement rationnel est impossible à trouver vu qu’il n’y a aucun fondement à rien au monde ; il n’y a que des reflets, des apparences. Il cherche simplement à maîtriser l’art de montrer cette folie collective pour en user au mieux, pour être le meilleur dans cet art et que tout le monde le reconnaisse comme le plus grand “artiste”. C’est d’ailleurs pourquoi il parle d’art et non pas de théorie ou de traité ou de vérité ou de philosophie. Il en va de sa philosophie comme d’une art.
On retrouve ça, caché, chez Pascal, qui se garde bien de l’avouer explicitement, laissant la chose dans un flou artistique alors qu’il utilise la pensée comme un théâtre d’ombres, de reflets et d’apparence (par exemple il utilise des apparences de preuves comme preuves authentique : il invente un exemple pour démontrer une idée spécifique pour cette idée-là, alors que normalement il devrai s’appuyer comme on le fait pour démontrer une idée sur un exemple extérieur à sa pensée pris dans le monde réel ; or, Pascal ne fait jamais ça, il nous fait croire que son exemple est réel, il a toutes les apparences de la réalité, mais en fait il l’invente de toute pièce ; par exemple qu’on a le vertige si on traverse une planche suspendue dans le vide).
De même, on pourrait dire que des concepts comme le concept kantien d’impératif catégorique est une de ces folies, un de ces reflets qui ne corresponde à aucun fondement rationnel. C’est une belle chimère à laquelle croit la plupart des gens. C’est le fondement de la morale pratique kantienne. Mais c’est vide de sens. la preuve en est qu’un ganster peut aussi bien s’en recommander, comme un Eichmann pour exterminer six millions de personnes. Tout dépend de la croyance qu’une société place dans cette folie. Voilà ce que nous dit Grácian. La pensée sophistique, c’est à manier avec délicatesse parce que si vous secouez un peu trop le flacon, ça vous pète facilement à la figure…

FRANCE-CULTURE
• A écouter sur France Culture : Les Vendredis de la philosophie,
le 20 juin 2008, de 10 h à 11 h :

Le philosophe espagnol Baltasar Gracian (1601-1658) écrivit à la fin de sa vie un roman, le Criticon, après avoir rédigé des traités de politique et de morale. L'usage des allégories donne à ce livre l'apparence d'un récit édifiant mais son auteur est un jésuite indiscipliné qui ne cesse de jouer avec les apparences.
Le parcours proposé au lecteur relève du roman d'apprentissage, rythmant les âges de la vie du printemps à l'hiver : les deux personnages principaux traversent les illusions du Néant jusqu'à la révélation du vrai bonheur.
Cependant Baltasar Gracian en profite pour régler se comptes avec toutes les autorités du monde terrestre et le récit se transforme en roman picaresque, mêlant la satire au fantastique. Du coup la leçon philosophique devient une glorification du jeu langagier et de l'esprit baroque.

Avec Benito Pelegrin pour une nouvelle traduction du Criticon parue au Seuil.


FRÉQUENCE PROTESTANTE

5 juillet 2008, 15h-16h
Fréquence Livres
: Charles Ficat avec Baltasar GRACIAN, Traités politiques, esthétiques, éthiques. Le Criticon, Benito PELEGRíN, D’un temps d’incertitude.

FRANCE-CULTURE
8 juillet 2008 15h30-16 h : À plus d'un titre.
Jacques Munier reçoit Benito Pelegrín.




5 commentaires:

Tanesia a dit…

Interesting to know.

Anonyme a dit…

bookmarked!!, I love your site!

My website - music marketing inc ()

Anonyme a dit…

Cool blog! Is your theme custom made or did you download it from somewhere?

A theme like yours with a few simple tweeks would really make my blog
stand out. Please let me know where you got your design.
Thanks

My web site; music marketing tv channel

Anonyme a dit…

Greate post. Keep writing such kind of information on your page.
Im really impressed by your site.
Hello there, You have performed a great job. I will definitely digg it and in my opinion recommend to my friends.

I am confident they'll be benefited from this web site.


Look into my webpage: independent music artist marketing plan

Anonyme a dit…

It's hard to find knowledgeable people for this subject, however,
you seem like you know what you're talking about!

Thanks

Feel free to surf to my weblog - best web hosting macintosh